02.05.2006
"Brigades" mitigées

En 1907, Georges Clémenceau, bouffeur de curés notoire et républicain convaincu, crée des unités de police mobile qui développent une approche scientifique et cartésienne des enquêtes policières. On utilise les premières voitures, on étudie l'anthropométrie, les arts martiaux, la cryptographie... Il faut dire qu'en France, à l'époque, c'est l'effervescence. Entre les anarchistes, les braqueurs, les tensions européennes de plus en plus fortes, il y a de quoi faire.
L'action du film "Les brigades du Tigre" (surnom donné à Clémenceau parce qu'il avait la fâcheuse habitude de se battre en duel dès qu'un de ses adversaires lui manquait de respect), se déroule en 1912 dans une période où les tensions géopolitiques, poussées à leur paroxysme, finiront par conduire à la guerre.
On se souvient de la série TV des années 1970-80, avec son coté délicieusement suranné... Eh bien, il conviendrait de l'oublier avant d'aborder le long métrage car son esprit et radicalement différent. Il n'en subsiste que la fameuse musique (débarrassée de ses paroles initiales, légèrement gouailleuses: "M'sieur Clémenceau, vos flics maint'nant sont dev'nus des cerveaux. Incognito, ils ont laissé leurs vélos leurs chevaux..."), et le nom des principaux protagonistes.
Je ne vais pas ici raconter le film. Je voudrais juste dire qu'en dépit d'une belle image soignée, de la prestation des acteurs (vraiment excellents, certains étant présentés à contre emploi), de la qualité de la mise en scène, le scénario manque de "crédibilité". Il est rempli d'une suite de petits détails qui ne cadrent ni avec l'époque ni avec contexte historique.
Or, le problème c'est précisément que les scénaristes se soient basés sur ce contexte pour élaborer une intrigue. Armes à feu anachroniques (tenues à bout de bras sans le moindre recul lors des tirs), présence d'un hypothétique cousin du Tsar pour signer les accords de la Triple Entente de 1907 (et pas 1912!), implication de Jaurès pour dénouer un secret d'état, transformation du personnage de Bonnot en quasi justicier ou celui du Préfet en homme prêt à torturer des policiers pour asseoir son inflence... Autant d'éléments contestables qui ne respectent pas la réalité du cadre et nuisent à l'ensemble.
Même pour une fiction, les évènements historiques, les personnages et les lieux avérés doivent être préservés. C'est un bâti inamovible qu'on ne peut pas se permettre de transformer. Par respect pour l'histoire et ceux qui l'ont faite, d'abord, puis par devoir pédagogique ensuite.
Par ailleurs, le film s'inscrit bien dans une nouvelle conception "américanisante" de la fiction à la française qui montre de plus en plus de scènes de combats et de coups de feu s'éternisant dans une débauche d'effets sonores. On est loin de la réalité du terrain que devaient affronter les limiers de Clémenceau, précurseurs de la Police judiciaire moderne (dont l'écusson d'ailleurs montre le profil du créateur des Brigades se découpant sur celui d'un tigre stylisé).
Extrait de son cadre pseudo-historique, ce film aurait sans doute été une perle du genre parce que l'intrigue demeure prenante et que l'on ne s'ennuie pas. Mais, à mon sens, il pèche par excès de zèle et je regrette, une fois de plus, que l'Histoire serve de prétexte pour alimenter tout un tas de fantasmes qui n'ont pas lieu d'être.
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