07.06.2006
Pourquoi je n'irai pas voir "Marie-Antoinette"...

Autant le dire d'emblée, je ne veux pas cautionner ce qui relève d'une escroquerie intellectuelle. L'expression est volontairement forte, au moins autant que le sentiment de beau gâchis que les nombreuses bandes-annonces et sites consultés me laissent déjà comme arrière goût.
Versailles était à disposition, quasiment une première!, des costumiers de renoms avaient été mobilisés, des moyens considérables... Oui, mais il manquait apparemment un élément primordial: des historiens.
Comment peut-on se permettre de détourner et d'inventer des événements intimes pour faire de la psychologie de revue féminine?
Comment peut on fantasmer une seule seconde sur une existence qu'on bricole, alors que des documents -de toutes origines et de toutes opinions- sont là pour montrer les repères et le jalons à ne pas manquer?
C'est de l'escroquerie. Ce film n'aurait pas dû s'appeller "Marie-Antoinette" mais porter un autre nom. Celui d'une courtisane libertine par exemple, car il est vrai que la Cour du Versailles en regorgeait
De la reine Marie Antoinette on connaît presque tout, y compris ses pensées les plus intimes car une grande partie de sa correspondance a été conservée et qu'elle y parle de manière très naturelle de sa vie, de ses préoccupations... On y voit évoluer une jeune adolescente immature qui se retrouve plongée dans l'univers impitoyable -pire que Dallas!- de la plus brillante et plus sournoise Cour d'Europe, où un seul bon mot pouvait tuer. On suit la reine puis la mère qu'elle a été avec ses prises de décisions pas toujours très judicieuses, on comprend l'amitié qu'elle a pu avoir avec Madame de Lamballe, une des premières à être massacrée par la suite...
Alors pourquoi avoir imaginé une jeune fille se gavant de sucreries et de champagne (quand on sait, en plus, que le "vin de Champagne" n'était pas nécessairement la boisson la plus prisée à l'époque), portant des perruques et des robes absurdes ?
Une fois de plus, l'histoire a servi de supports aux fantasmes d'une réalisatrice qui avait pourtant tracé un chemin original... Un film de femme ai-je pu lire quelque part... Sofia Coppola sait-elle que son long métrage, qui connaîtra sûrement beaucoup de succès, va, une fois de plus, contribuer à durablement fausser la vision que le citoyen lambda a de cette époque?
De catin plus ou moins lesbienne et incestueuse pour le Tribunal révolutionnaire de 1793, qui n'a pas lésiné dans ses chefs d'accusations absurdes, à la sainte martyre des cathos-royalo-intégristes, je pensais que la Reine de France avait été croquée à toutes les sauces... Apparemment, j'avais oublié celle au caramel saupoudrée d'ébats en porte-jaretelle.
Je suis d'une génération à qui on a répété durant ses années d'école que la Révolution française c'était les "gentils" contre les "méchants", que Louis XVI et Marie-Antoinette étaient des tyrans dégénérés, reflets d'une élite pourrie... Mes études, par la suite, m'ont appris que les choses n'apparaissaient pas si tranchées et beaucoup plus nuancées.
On peut s'interroger sur l'origine des autorisations obtenues pour tourner à Versailles quand on sait que beaucoup de gens de renoms se sont cassés les dents devant une administration insensible à leur requête... Serait-ce parce que le lobbying américain des Amis de Versailles (richissimes donateurs qui permettent les nombreuses restaurations du Château et des jardins) a mis son poids dans la balance?
Je doute toutefois beaucoup que demain, si Monsieur Y, réalisateur, souhaite retracer la vie - la vraie- de la reine dans ce décor, il puisse le faire avec des portes aussi largement ouvertes...
Au même tire que le "devoir de mémoire" ne souffre d'aucun à-peu-près, la biographie d'un personnage, du plus simple ouvrier au plus puissant souverain, se doit de restecter scrupuleusement ce que l'histoire et les témoignages nous en a transmis. C'est affaire de respect pour ces vies passées et d'honnêteté vis à vis du lecteur ou du spectateur.
Je ne perds pas de vue que pour qu'une critique soit viable et crédible, il faut connaître dans le détail son objet. C'est pour cela que je verrai le films de Sophia Coppola, mais pas avant qu'il sorte en DVD et que je trouve celui-ci à des prix sacrifiés. L'industrie du cinéma n'aura pas mes quelques euros cette fois-ci.
13:48 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (10) | Envoyer cette note
Commentaires
Hugo : Je pense qu'on ne doit pas condamner à ce point ce film rien que parce que Melle Coppola a pris beaucoup de libertés : elle ne fait pas de révisionnisme ni de négationnisme donc je ne pense pas que ce soit si grave que ça et si ça peut éveiller la curiosité de certains, dans la salle, j'entendais des mecs qui parlaient "banlieue", désolé de les appeler comme ça, ben ils n'en revenaient pas de voir que la reine s'habillait devant tout le monde, etc., donc n'est-ce pas une bonne chose, même si la réalité est travestie, d'amener l'histoire à ceux qui ne la connaissent pas, parce qu'un documentaire historique ou un bouquin, c'est parfois chiant à lire ?
D'autre part, que doit penser Eva Joly du film de Chabrol sorti récemment sur l'affaire Elf ?
J'ai regardé un reportage d'elle disant ce qu'elle en pensait, qui plus est, Eva Joly est toujours vivante...donc ?
Ecrit par : Nob | 07.06.2006
Je le sent remonté la Hugo ...
Mais je reconnais bien là le trés instruit garçon que j'apprécie !
Ecrit par : Thierry/TAJ | 07.06.2006
Le traitement de l'Histoire et de la biographie d'une personne ne peut pas se cententer d'à peu près, surtout pas justifié par le côté "abordable par tout le monde" un peu trop démagogique à mon goût.
Il faut tirer les gens vers le haut.
On pouvait faire la même chose, tout aussi attrayant et absolument pas rasoir en respectant le personnage. Si une reine de France se changeait en effet devant ses dames d'atours et accouchait devant les princes c'est pas pour cela qu'elle s'envoyait en l'air avec le premier suédois venu :-).
Si pour intéresser les jeunes des banlieues il faut travestir l'Histoire et la saupoudrer de fesse (et Dieu sait que j'ai rien contre quand c'est justifié) alors je dis: passons-nous de ce public.
Pour parler crûement: ça me ferait "ièche" que dans deux siècles on ponde un film sur ma modeste personne me montrant séduire à qui mieux mieux telle ou telle demoiselle, habillé en dandy-alors que je suis pédé comme un phoque et nettement moins "fashion"- tout celà pour être dans l'air du temps.
Chabrol, lui, a eu le bon goût de changer les noms de ses personnages, changeant la réalité en fiction et pouvant, du coup se permettre des libertés sans avoir de comptes à rendre.
Ecrit par : Hugo Qb | 07.06.2006
n'a t'on pas le droit de faire simplement un film ?
À quelle moment S Coppola à dit qu'elle faisait un film historique ? Elle à le droit de partir d'un personnage qui a exister et de s'autoriser quelques libertés, non ? Le travail d'un artiste passe aussi par là, je pense... Quelques anachronismes vestimentaires et culinaires ne sont pas si terrible :-)
Et pour les malheureux qui penseraient que M A était vraiment comme décrite dans le film, voire qui pensent que les images et la musique sont d'époques LOL, heureusement, il y a des gens comme toi et moi (plus toi d'ailleurs, je ne suis pas assez calé sur l'histoire de France) qui pourront rectifier, ajuster, préciser, …
Alors si tu veux passer un moment avec de belles images d'une ado qui s'ennuie à la cour du Roi, force toi et vas y... si tu veux voir un film sur Marie Antoinette Reine de France, alors, en effet n'y va pas.
Ecrit par : vpu | 08.06.2006
Il n'est pas question ici de parler de droit à la création d'un film ou pas. Attention, Vpu, ça n'est pas du tout mon propos.
Je connais trop, pour y être justement confronté régulièrement dans mon boulot de prof et formateur, les "problèmes" causés par ce genre d'oeuvre dans l'esprit des gens. C'est du même acabit que la "malédiction de Toutankhamon" ou le frère jumeau de Louis XIV dans le "Masque de Fer": ça reste dans les esprits et ça devient ensuite une vérité. Et il y en a marre de ce genre de choses. Si S.Coppola voulait faire un film de genre à sa manière, très inspiré du XVIIIème siècle français, elle pouvait le réaliser en utilisant toute la palette de ses propres désirs de créatrice, je n'ai rien contre l'idée de prendre des libertés avec l'époque, d'introduire des anachronismes (à commencer par la musique) à la seule condition qu'on ne prétende pas parler d'un personnage ou d'un événement ayant existés. Sinon c'est de la falsification. Or si S.Coppola n'a en effet pas dit explicitement illustrer la biographie de la reine, elle a quand même appelé son film Marie-Antoinette! Là il y a un paradoxe, non?
Naturellement mon propos n'est pas de convaincre, juste de déplorer une forme de malhonnêteté intellectuelle.
Ecrit par : Hugo Qb | 08.06.2006
La mascarade est dans l'air du temps malheureusement. Et la malhonnêteté intellectuelle fait légion. je suis assez d'accord avec toi sur ce point Hugo.
Il me semble aussi important d'insister sur le fait que la liberté artistique ne veut pas dire obligatoirement tromper son monde.
Marie-Antoinette est devenue une "bimbo" américaine voilà tout. Ce qui me gène c'est ce regard que l'on voudrait nous faire prendre pour le bon. Je suis navré, mais il est possible de rester dans le vrai, sans pour cela être "chiant". Et je persiste à croire que l'on peut aussi rester dans le vrai tout en déformant.
J'ai en souvenir ce film de Derek Jarman : "Carravagio".
Le cinéaste a pris toutes les libertés possibles pour décrire son personnage, y compris les anachronismes, les interprétations les plus "folles", une véritable déclaration d'amour anarchique et libertaire. Le portrait en était tant factice qu'il dépassait les interprétations et finissait par donner une des visions les plus justes sur l'univers du peintre.
Sofia Coppola, en ce qui la concerne, ne fait que monter la sauce, à grand renfort de patisseries en tout genre.
Elle trompe son public en voulant lui donner de la légèreté et de la couleur.
Mais on ne peut pas mentir en permanence. On ne peut pas édulcorer à l'infini.
Lorsque Chéreau a voulu sortir son film "la Reine Margot" il y a quelques années aux Etats-unis, il s'est vu contraint de couper une bonne demi-heure de son film, car les américains trouvaient que la manière dont il montrait et filmait la Saint-Barthélémy était par trop violente. C'est vraiment l'hopital qui se fout de la charité !!
Je n'en veux pas à Sofia Coppola dont j'avais apprécié "Lost in translation", mais j'en ai juste assez que l'on nous prenne pour des imbéciles qui ne comprennent rien à rien.
Son film sur Marie-Antoinette est pour moi l'exemple type d'une culture pré-machée et formatée à l'excès. On me parlera de son regard de cinéaste si particulier, je retorquerai qu'une reine habillée en rose-bonbon et qu'un choux à la crème n'ont jamais fait une révolution (à la limite une brioche...).
Bon voilà que je m'énerve et je vous prie de m'en excuser.....
Je vais plutôt essayer de revoir "La Nuit de Varennes" d'Ettore Scola, et ça ira mieux....
Ecrit par : scape | 08.06.2006
Les riches donateurs américains qui permettent de nombreuses restaurations du Château et des jardins ont, comme tu le suggères, permis d'obtenir les autorisations pour filmer à Versailles... ou quand l'argent permet toutes les entorses avec l'Histoire.
Je suis d'accord aussi avec Scape qui dit "je persiste à croire que l'on peut aussi rester dans le vrai tout en déformant".
Ecrit par : Jean-Yves | 08.06.2006
Hugo en train de tirer une femme , ouah , j'aimerai voir ça! :)))
Ecrit par : Thierry/TAJ | 08.06.2006
Quand on viole l'Histoire, il faut lui faire de beaux enfants...
Ecrit par : Le sphinx | 10.06.2006
Je l'ai vu, ce film... et je souscris entièrement à ton commentaire. C'est une sucrerie fashion qui nous reste sur l'estomac, une niaiserie rose bonbon qui sonne creux... pour tout dire, une grosse daube !
Je m'en foutrais, ce ne serait qu'une neuneuserie de plus dans l'histoire du cinéma... si la fille de son père ne s'était pas attaquée à Marie-Antoinette ! A elle, justement, mise si souvent à toutes les sauces... Il restait le parfum Barbie. Personne n'avait osé descendre si bas. Sofia l'a fait !
Ecrit par : pimprenelle | 20.06.2006
Ecrire un commentaire