21.03.2007
Miller et les Thermopyles
A l'heure où sort en salles le film "300" de Z.Snyder, l'adaptation cinématographique de la graphic novel de Franck Miller, il me semble intéressant de faire quelques observations et d'apporter une mise au point historique au sujet de ce péplum du troisième millénaire.
En 480 avant J.C. les cités grecques décident de s'unir -fait extrêmenent rare, étant donné qu'elles passaient le plus clair de leur temps à se livrer bataille afin d'assurer leur suprématie sur mer et certains autres points stratégiques- contre un ennemi commun et quasiment héréditaire: l'empire perse achéménide dirigé alors par Xerxès.
Le Roi des rois n'est pas n'importe qui. Il a hérité d'un territoire immense allant de l'Indus à la Méditerrannée jusqu'aux frontières de l'Egypte, englobant l'Iran et l'Irak actuels. Sa personne est considérée comme sacrée et il est l'objet d'un véritable culte à la façon de ce qui se pratiquait en Orient durant la haute Antiquité.
Le but de Xerxès est simple: prendre pied en Grèce "continentale" pour exiger l'allégeance et limiter l'action des cités locales particulièrement remuantes dont les actions agitaient aussi les fondations hellènes de Turquie actuelle directement implantées en terres perses. Car la civilisation grecque ne se limite pas au seul Péloponnèse, elle a essaimé un peu partout en Méditerrannée.
Les cités grecques savent qu'elles ne pourront résister au rouleau compresseur perse qu'au prix d'une union forte qui n'est pas simple à concrétiser car les différences structurelles entre les cités -alors tout autant d'états- sont nombreuses. Elles possèdent pourtant deux points communs qui vont fortement les y aider: la langue et le principe de l'assemblée. Toutes les "nations" grecques, qu'elles soient dirigées par un roi ou par une aristocratie locale fonctionnent sur un principe d'assemblée de citoyens. C'est ce que l'on nomme démocratie à Athènes (le parallèle avec le système démocratique actuel s'arrête toutefois là). Ailleurs, les situations sont plus contrastées, notamment en "grande Grèce" du côté de l'Italie.
La principale rivale d'Athènes au Vème siècle av. J.C. reste Sparte. La cité a un fonctionnement radicalement différent basé sur une organisation militaire très hiérarchisée possédant une assemblée et deux rois nommés, redevables de leur action devant elle. Elle prend en charge ses citoyens dès leur naissance au moyen du système de l'Agogè (programme d'éducation collective et obligatoire par tranches d'âges) et pratique l'eugénisme. Tous les enfants jugés chétifs à la naissance sont exécutés car ils ne doivent pas représenter une charge pour la cité. A partir de sept ans ils suivent un entraînement militaire rigoureux, la cité veille à ce qu'ils apprennent à lire et à écrire et les place sous l'autorité d'un maître, l'Eraste, destiné à former psychiquement mais aussi physiquement son élève. Cette éducation passe entre autre par l'apprentissage de la sexualité. Les auteurs grecs anciens, d'ailleurs, raillaient les pratiques homosexuelles des Spartiates (oubliant bien volontiers qu'elles étaient répandues bien au delà)...
Les filles suivaient un processus éducation sensiblement identique destiné à leur faire mettre au monde des garçons sains et vigoureux. On le voit, à la différence d'Athènes, Sparte formait avant tout des guerriers (sans doute les meilleurs de l'Antiquité). Elle inspirait chez ses contemporains et les penseurs de l'Antiquité à la fois crainte et curiosité (cf. Plutarque, La république des Lacédémoniens).
La célèbre bataille des Termopyles qui a inspiré le dessinateur US Frank Miller puis le réalisateur Snyder, met précisément Sparte au premier rang des hostilités.
A la suite d'un concours de circonstances et d'une succession de tempêtes qui ont endommagé l'armada navale des Perses et obligé ces derniers à débarquer, les troupes de Léonidas, l'un des deux rois de Sparte de l'époque, se retrouvent seules face à l'avancée ennemie. Les lacédémoniens doivent contenir le plus possible les perses, le temps de donner à la coalition grecque le temps d'organiser la riposte. L'épisode se déroule dans un étroit passage entre deux zones montagneuses - les Thermopyles, ou "portes chaudes"- et se termine mal pour les 300 "hippeis" de Léonidas qui se font massacrer et leur roi, couper en morceaux. Leur mission toutefois est remplie puisque les coalisés parviennent par la suite à détruire la flotte perse à Salamine.
Le souvenir de ce sacrifice collectif a frappé les esprits au point de parvenir jusqu'à nous et de symboliser la faculté de résistance grecque...sur laquelle Turcs et Nazis se sont aussi cassés les dents dans les épisodes d'une histoire plus récente.
Quand Miller restitue la bataille des Thermopyles, il le fait avec une modernité déroutante, à la fois dans le trait et les couleurs et aussi dans l'esthétisme choisi. Si la succession des évènements connus est globalement respectée, il extrapole complètement la psychologie et la physionomie des personnages, faisant, par exemple, de Xerxès une sorte de créature efféminée... Et là se pose le problème du message sous jacent dans cette oeuvre. Les grecs anciens étaient de grands propagandistes qui démoncaient les traditions "décadentes" et les moeurs dissolues des Perses pour mieux justifier leur antipathie à leur égard, une façon de les rabaisser.
C'était cependant faire l'impasse sur les propres limites des cités grecques et de leur organisation sociale. Miller reprend à son compte ce discours en montrant les Spartiates -malgré leur dureté à la limite de l'abrutissement- en héros virils et guerriers se moquant du fait que les Athéniens eux "aiment les hommes" et sont donc moins efficaces, et les Perses sous un jour plus ambigu, comme des fanatiques au milieu de décors complètement chimériques.
L'Histoire, la vraie ne fut pas aussi nettement tranchée ni aussi graphiquement sophistiquée. Les batailles n'ont rien d'esthétique dans la réalité et même si un Grec était avant tout un soldat, il ne marchait pas à la mort de manière quasi programmée. C'est d'ailleurs pour cela que la technique de la phalange avait été élaborée: pour économiser des vies et faire du groupe en marche, hérissé de lances, un véritable rouleau compresseur là où les cavaliers se faisaient auparavant tailler en pièces.
23:15 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
Commentaires
Merci pour cette note enrichissante, ça me donnera un bon point de vue historique avant d'aller voir le film...dailleurs si tu es interessé pour nous accompagner moi et manu...
histoire de contempler aussi un peu le travail de l'image de ce film et la technique utilisée consistant à attenuer au plus possible les fonds et contours noirs pour postériser toutes les couleurs....le résultat devrait être interessant sur l'écran
Ecrit par : greg | 26.03.2007
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