17.01.2008
Du regard sans complaisance
Poser un regard sans complaisance sur le monde n'est pas un simple exercice de style pour philosophe en manque de légitimité. C'est une nécessité citoyenne, impérieuse et quotidienne.
La lucidité sur la nature humaine ambigüe permet d'avancer en essayant de la mieux connaître. Je sais que moi, Homme, je suis capable du meilleur comme du pire. Et plus souvent du pire d'ailleurs parce que je tends naturellement vers la facilité et que la facilité se contente de ce qui est superficiel, rapide, dans l'immédiateté. Elle ne me pousse pas à penser ni à peser la portée de mes actes.
Comment alors croire dans la guimauve des beaux discours sur la tolérance ou la fraternité? Ces valeurs sont vaines du fait de notre état de nature. Elles ne peuvent être que des objectifs à atteindre, des idéaux vers lesquels s'orienter, sûrement pas des acquis transmis d'une génération à l'autre.
Dans la masse des gens, seuls quelques esprits éclairés -souvent très différents les uns des autres- en ont fait un mode de fonctionnement. Pour la majorité, ces termes ne sont que vernis qui a tôt fait de s'écailler au moindre accrochage avec la réalité.
Qu'on limite le nombre de rames de métro aux heures de pointe quand les quais des stations sont bondés et l'on verra ce qui reste de la fraternité. Chacun tentera de passer le premier, de forcer l'entrée au risque de piétiner son voisin...
Quels sont les crétins qui croient encore que "tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" pour reprendre l'expression? Peut-être ceux-là même qui se sont un jour révoltés contre la vilaine petite société bourgeoise qui, nous-dit-on aujourd'hui encore, étouffait leurs petites aspirations de consommateurs vedettes des Sixties dont nous ne cessons aujourd'hui de payer le souvenir cuisant.
Sûrement ceux-là même pour qui il était interdit d'interdire et qui ont bâti leur existence sur la course à la réussite, l'exploitation des autres au nom du sacro-saint marché et bien verrouillé les portes derrière eux.
Que cette génération disparaîsse enfin, avec sa pseudo culture, avec ses valeurs creuses et sa splendide hypocrisie. Même s'il s'agit de celle de mes parents et qu'ils n'y peuvent rien, puisse le temps l'effacer et jeter du gros sel sur l'ère maudite des Trente glorieuses.
Peut-être trouvera-t-on alors derrière un peu de cette lucidité responsable vers laquelle se diriger pour que nos descendants -enfin, ceux de mes contemporains- n'aient pas à devoir essuyer trop de plâtres mal posés.
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12.01.2008
Dans les yeux de Khéphren

Exposition Pharaon, Musée de Valenciennes, 2008. Photo Qaherabear
Dans les yeux de Khéphren, sous sa vitrine, j'ai revu les années d'avant. Les années d'il y a dix ans.
Du Musée du Caire, où nous nous étions rencontrés, au temps d'hiver du Nord dans l'écrin des Beaux Arts de Valenciennes, il a fallu tout ce temps-là pour que nos chemins se croisent à nouveau. Le temps d'un face-à-face, d'un sourire et d'une ou deux photos... Tant de choses ont changé. Pour moi, par pour le roi taillé dans l'albâtre "pour la durée éternelle et la durée infinie". Tant de choses, mais finalement pas l'essentiel. J'ai gardé au coeur ce que je suis et cet attachement indiscible, presque aussi vieux que mon existence même, à cette immémoriale terre égyptienne où j'ai laissé un peu de moi comme j'ai dû en laisser au Sénégal où je suis né...
Dans les yeux de Khéphren, il y avait des mots et des lignes qui se reflétaient par l'effet de prisme et de miroir du cube de verre qui enveloppait la statue. Des mots comme une passerelle entre le temps des Pyramides et celui des ordinateurs. J'ai lu le nom du roi "Khâfrê" dans son cartouche gravé au côté droit du trône. En procédant ainsi, j'ai réactivé la force vitale du Ka selon ce que croyaient les égyptiens de ce temps là et que je crois encore aujourd'hui. Nommer pour reconnaître et faire exister...
Juste derrière le pharaon -"peraâ", le grand-palais- le visage rond de granit du jeune Ramsès II souriait à un millénaire de distance. Autre jalon dans le temps qui nous semble faussement linéaire et compressé vu de notre propre époque. Pour Ramsès, le temps des Pyramides et de Khéphren était aussi lontain que peut l'être celui des premières cathédrales pour nous autres. Selon où l'on se place, tout devient relatif.
Au cours de ma visite, au milieu de plein de gens qui ne se connaissaient pas mais qui partageaient l'émotion de la découverte, je me suis placé à bien des angles différents, révélant par le biais du fugace faisceau rouge de la fonction "mise au point" de mon appareil photo, un détail ou une inscription que la scénographie ne montrait pas.
Au détour d'une semi rotonde rouge, entre grands Vizirs et scribes impavides, un autre visage royal familier m'a souri. Je n'avais jamais vraiment réussi à le sortir de son ombre lorsqu'il trônait dans un recoin du Musée du Caire. Là, il était en pleine lumière et semblait jouer avec elle...

La lumière qui avait un sens si particulier pour les égyptiens de l'Antiquité a fait réaliser à leurs artisans des merveilles. Elles étainet pourtant le plus souvent destinées au secret de l'ombre des temples. Ce qui se révèle est caché, comme l'acte de création. La lumière est née du Noun, l'Océan primordial. Et quand Akhénaton vénère le soleil, il n'ignore pas que, dans l'ombre, s'opère la régénération.


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