20.05.2007
Les quatre piliers de la Cité

Cité des Quatre Milles, La Courneuve.
Conçues dès les années 1950 pour répondre aux besoins pressants de logement et de développement de la qualité de vie en milieu urbain, les cités qui faisaient alors figure de projets expérimentaux ambitieux et modernes se sont depuis extrêmement dégradées. Pas uniquement sur un plan structurel avec le vieillissement d'installations et de matériaux qui n'étaient pas destinés à durer, mais surtout d'un point de vue social.
Le terme même de cité véhicule avec lui une nébuleuse d'a priori négatifs depuis les années 1980. Zones reléguées à la périphérie des grandes villes, ensembles monumentaux sans âme, banlieues dangereuses...Autant de visions qui n'ont rien fait pour aider le concept à se réformer.
Or aujourd'hui, les cités sont devenues de véritables poudrières parce qu'elles ont imposé un mode de fonctionnement, des valeurs, une culture qui s'opposent à l'évolution de la société et aux fondements sur lesquels elle est bâtie.
Les cités constituent des ensembles où l'humanisme -seul garant de la pérennité d'un système de gouvernance- n'a plus sa place. Elles se sont réorganisées tacitement sur une base formée de quatre piliers:
-la prédominance du patriarcat, avec des cellules familiales où l'homme, plutôt jeune et multiculturel, impose par la force et un détournement de valeurs plus anciennes son pouvoir sur les femmes (soeurs, amies, parentes). Le corollaire de ce patriarcat est un retour à la notion de loi du plus fort. C'est à celui qui saura s'imposer par des actions d'éclat, une résistance aux pouvoirs publics qu'ira le respect des autres. Cette situation constitue une formidable régression puisqu'elle fait retourner l'homme à un quasi "état de nature" qui est un état de guerre.
-La réputation ensuite. Elle étiquette chaque résident d'une manière totalement arbitraire puisqu'elle se base sur les ragots et la déformation d'observations toujours partiales et incomplètes pour caractériser une personne. Les jeunes femmes sont les premières concernées. Les violences qu'elles subissent ont souvent la réputation comme justification: jeune filles violées en réunion sous prétexte d'une mode vestimentaire trop aguicheuse (la "tasspé"), brûlées pour avoir montré trop de liberté d'action ou de propos, séquestrées et chaperonnées afin de maintenir un hypothétique état de virginité légentaire...
En règle générale, tout individu n'entrant pas dans la norme de la cité se voit montré du doigt avec, à la clé, le risque de violences tacitement acceptées par le groupe. Etre homo dans une cité relève du vrai parcours du combattant.
-La territorialité, encore. La base du pouvoir de type patriarcal attaché à un pâté de maisons, un quartier. Elle s'exprime au travers de l'organisation en bandes où seule la force prédomine. Les bandes s'opposent pour une zone donnée, elles disposent de leurs guetteurs, de leurs hommes de mains, de leurs casseurs. Elle mettent en place un réseau qu'on a pu comparer, à tort, à une relation néo-féodale. Dans la féodalité médiévale, les liens répondaient à un code d'honneur qui n'existe pas dans la cité, sauf quand il implique une idée de réputation.
La territorialité est d'autant plus présente qu'elle profite de la démission des autorités qui se retirent peu à peu du terrain et laissent croître des zones de non-droit. Du coup, elle favorise la ramification d'un réseau souterrain.
-Les économies parallèles. Elles permettent à la cité de survivre. Car est avant tout un univers de précarité dans lequel l'avenir ne s'imagine même pas. La désespérance fait partie du climat local et peut aussi expliquer qu'il perdure. La cité vit donc d'expédients, de détournements et de trafics (drogue, contrefaçons, armes...) assurant à quelques uns une "fortune" aussi rapide qu'éphémère.
Voila pour le constat. Il est donc temps de cesser de tourner autour du sujet et de poser les problèmes sur la table afin d'en étudier les solutions de manière cartésienne, loin de la politique de l'autruche des uns ou de celles du Kärcher des autres.
Il y a quatre pistes à suivre à mon sens.
-Amélioration de l'habitat et responsabilisation des résidents. Aux tours et barres de béton froid, où chaque fenêtre minuscule donne sur un vis-à-vis, il faut répondre par des ensembles à échelle humaine dotés d'espaces verts, de structures publiques (sportives, culturelles, associatives) et de transports. Cette modification ne peut se faire sans l'implication de chacun par une responsabilisation poussée sur la notion de bien public. Les dégradations n'apparaîssent pas toutes seules, il est donc impératif que chacun le comprenne et l'accepte. Afin d'y parvenir, les pouvoir publics doivent utiliser sans complexe la prévention, l'explication mais aussi la sanction.
-Brassage social. Si les cités d'aujourd'hui se sont transformées au fil du temps en poudrière c'est en grande partie du fait d'une absence de mixité sociale. Ces ensembles représentent tout autant de ghettos dans lesquels ont a un peu trop vite entassé les "pauvres" et les immigrés. Or on sait bien que la tendance humaine est au regroupement autour d'origines et de cultures communes s'accompagnant du rejet des autres. Il faut casser cette logique puisqu'elle s'oppose à l'humanisme et à la notion même de société.
Lorsque les voisins n'auront plus peur les uns des autres, lorsqu'ils ne se suffiront pas des on-dit pour se faire un avis sur la culture et les pratiques de l'autre, une grande part des problèmes des cités sera résolue.
-Education et encadrement. Que ce soit pour la responsabilisation du citoyen au bien public ou à l'ouverture aux autres, l'éducation demeure une donnée fondamentale. Elle implique que les pouvoirs publics développent des structures éducatives, bases du brassage, qui soient en mesure de former les enfants mais aussi les adultes en demande. Ces structures existent déjà, associatives la plupart du temps. Il conviendrait de les renforcer et d'établir des passerelles entre elles. La notions de responsabilité, de respect et de droit doivent impérativement être le point de mire de toutes les actions d'éducation et d'encadrement. La formation intellectuelle doublée de l'implication citoyenne constituent des assises incontournables.
On ne peut plus demander aux générations actuelles de se retrouver dans les idéaux si différents et, somme toute, assez partisans de leurs anciens: la République, la Nation, la Patrie... Il faut viser plus haut et parler de droit, de démocratie, de respect, d'accomplissement personnel, d'obligations citoyennes, d'humanisme tout simplement.
-L'implication économique. Pour mettre fin aux réseaux souterrains, la seule restauration de l'autorité par la responsabilisation et le droit ne suffit pas. Une assise économique est nécessaire: maillage par les commerces et les services de proximité, installation d'entreprises sur place où dans un périmètre proche favorisant un accès au travail. En soi, pas de révolution dans la mesure où c'est ainsi que la banlieue avait été initialement conçue. Il s'agit d'adapter aux besoin du XXIème siècle une recette qui n'a pas été menée à son terme auparavant parce que ces concepteurs s'étaient alors égarés dans des considérations trop utopistes de "cité radieuse" ou autres tripodes du type Mirail.
L'être humain n'est pas destiné à vivre entassé dans un climat de violence latente. Les "Trente glorieuses" ont oublié ce paramètre dont les conséquences ont des proportions aujourd'hui catastrophiques. La Cité cristallise toutes les limites d'un système qui génère des laissés-pour-compte à la pelle. La refonte du concept même de banlieue s'impose désormais comme un enjeu capital. Plus on attend plus le risque d'un grave embrasement augmente. Les événements de 2005 n'en ont d'ailleurs été qu'un signal avant-coureur.
15:00 Publié dans Grandes réflexions :-) | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : cités, banlieue, mixité sociale